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« L'État diminue les aides à l'isolation thermique, c'est aberrant » – Reporterre

« L'État diminue les aides à l'isolation thermique, c'est aberrant » – Reporterre

Entretien — Énergie


Durée de lecture : 5 minutes
Les Français se lancent moins dans des travaux de rénovation énergétique, assure un expert du secteur, malgré leur importance pour l’écologie. La faute à la réduction « aberrante » des aides à l’isolation.
Reporterre — Vous affirmez que le secteur de la rénovation énergétique est dans une situation très préoccupante. Pourquoi ?
Édouard Barthès — En raison de l’état des carnets de commandes des entreprises membres du syndicat. Avant, on faisait 100 000 chantiers par mois en isolation de combles tandis qu’aujourd’hui, on en fait péniblement 8 000 : le nombre de chantiers a été divisé par dix.


Vous évaluez que la filière a perdu environ 13 000 emplois ces six derniers mois. Comment avez-vous abouti à ce chiffre ?
On a pris le nombre de chantiers en moins, et multiplié cette perte par le nombre d’équipes qui faisaient ces chantiers. On arrive à environ 11 000 ouvriers sur les chantiers, c’est-à-dire les techniciens qui faisaient les travaux d’isolation de combles, de planchers, de chaudières, etc. Et on a augmenté à 13 000 pour prendre en compte les métiers autour : les planificateurs, les collaborateurs qui faisaient les devis, les factures, le contrôle de travaux, les visites techniques, etc. On n’a même pas pris tous les corps de métiers concernés, donc ce chiffre est un minimum.


Comment est-on arrivé à cette situation ?
Les évolutions réglementaires qui ont amené une diminution drastique des carnets de commandes. Vous avez toujours eu deux aides : les Certificats d’économie d’énergie, et depuis deux ans MaPrimeRénov. Ces deux aides étaient complémentaires de façon à ce que les bénéficiaires aient le minimum à payer de leur poche. Mais leur montant a diminué, ce qui a considérablement freiné le nombre de personnes engageant des travaux.
Il y a beaucoup moins d’aides pour l’isolation des combles, des planchers, des murs. Vous aviez à peu près 100 euros d’aides par mètre carré il y a deux ans pour faire une isolation de mur ; aujourd’hui, c’est 40. La puissance publique a arrêté brutalement [mi-2021] le dispositif Coup de pouce, qui permettait l’isolation de combles ou de planchers à 1 euro.
Il y a aussi beaucoup moins d’aides sur les chaudières, et 40 % d’aides en moins sur la rénovation globale, qui consiste à améliorer à la fois l’isolation et le chauffage. Le gouvernement avait pourtant dit aux entreprises que c’était l’avenir, afin de réaliser des rénovations plus efficaces, ce que chacun peut comprendre.
Au final, on a des entreprises qui sont perdues et des clients qui refusent les prestations parce que le reste à charge [ce qu’ils doivent payer de leur poche en plus des aides attribuées pour les travaux] est beaucoup trop élevé.
Lire aussi : Isolation, chaudières… Les nouvelles aides ne nous réchaufferont pas
On s’interroge sur la pertinence de ces politiques publiques. Pour économiser de l’énergie, le premier acte aujourd’hui, c’est d’isoler ! Cela ne sert à rien de changer votre système de chauffage si vous avez un logement mal isolé. Diminuer voire supprimer les aides à l’isolation, c’est aberrant, surtout quand le coût de l’énergie est plus haut que jamais. Et le pire est qu’il reste des aides pour le chauffage : on incite les bénéficiaires à changer leur système de chauffage sans forcément isoler les maisons. Cela n’a plus de sens.


À vous écouter, on a l’impression que le gouvernement met beaucoup moins d’argent qu’avant sur la rénovation énergétique.
Il ne met pas moins d’argent, il est simplement réparti différemment. Le choix a été de faire plus de chantiers, en donnant moins d’aides à chacun. Sauf que comme il y a moins d’aides, il y a plus de reste à charge à payer par le client, qui ne veut pas signer le devis. Aujourd’hui, il n’y a pas suffisamment de particuliers qui veulent investir dans des travaux de rénovation. On demande le maintien d’un niveau d’aide minimum, notamment sur l’isolation, pour que les gens aient envie de passer à l’acte.


La pénurie de matériaux et l’augmentation des prix peuvent-elles aussi expliquer la baisse du nombre de chantiers ?
Cela ne vient rien arranger. Il y a une difficulté d’approvisionnement et une augmentation du coût des matériaux. Tout devient compliqué !


La hausse des prix de l’énergie ne vous est-elle pas favorable ? Cela encourage à investir dans des travaux d’économie d’énergie…
Oui et non. Oui, car faire des travaux permet d’économiser. C’est le bon sens. Mais quand vous êtes face à un client, il vous dit : « Attendez, avec ce qu’il me reste à payer en plus des aides, et le coût de mon énergie qui explose, je n’ai pas l’argent pour financer cela. » Les gens n’ont pas l’argent, ou ont d’autres priorités. Ces travaux ne font pas rêver. Un ménage qui a 5 000 ou 6 000 euros d’épargne va plutôt changer sa voiture ou partir en vacances que financer des travaux de rénovation.
On ne remet pas en cause les choix du gouvernement. Mais ce dont souffre la filière, c’est les à-coups, les changements de règles tous les six mois. On a besoin d’une stabilité réglementaire. On était en train de construire une filière de rénovation énergétique avec de la qualité, des contrôles. Du jour au lendemain, on vient mettre à mal ces entreprises. Si vous souhaitez massifier la rénovation énergétique mais que vous n’avez plus les entreprises pour le faire, il va y avoir un sacré problème.
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